Miguel de Luna et l'histoire des livres de plomb
En l'an 2000, le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, remet solennellement à l'archevêque de Grenade 235 disques de plomb, un parchemin ancien et quatorze boîtes d'artefacts mystérieux que le Vatican conservait dans ses archives secrètes depuis trois cent dix-huit ans...
3/25/20267 min read


MIGUEL DE LUNA, OU L'ART DE FALSIFIER L'HISTOIRE POUR SURVIVRE
En l'an 2000, le cardinal Ratzinger, futur Benoît XVI, remet solennellement à l'archevêque de Grenade 235 disques de plomb, un parchemin ancien et quatorze boîtes d'artefacts mystérieux que le Vatican conservait dans ses archives secrètes depuis trois cent dix-huit ans.
Il déclare à cette occasion que saint Cécilius a bien été le premier évêque de Grenade au Ier siècle. Personne dans la salle ne dit tout haut ce que les historiens savent depuis longtemps : ces disques sont un faux, fabriqué à la fin du XVIe siècle par un médecin morisque du nom de Miguel de Luna, pour sauver son peuple de l'expulsion. C'est l'un des plus grands canulars religieux de l'histoire et l'un des actes de résistance les plus désespérément ingénieux qu'une communauté condamnée ait jamais tenté.
Grenade, 1588. Le minaret et le coffret.
Pour comprendre ce que fit Miguel de Luna, il faut d'abord mesurer la situation dans laquelle vivaient les Morisques d'Espagne à la fin du XVIe siècle. Ces descendants de musulmans convertis de force au christianisme après 1492 formaient une communauté sous surveillance permanente. Leurs vêtements, leur langue, leurs bains, leurs musiques, jusqu'à leurs prénoms : tout était suspect, tout pouvait déclencher une procédure inquisitoriale. L'expulsion définitive, que l'on sentait venir comme une menace sourde, allait être décrétée entre 1609 et 1614. Trois cent mille personnes seraient chassées d'une terre dont leurs familles habitaient depuis des siècles.
C'est dans ce contexte d'asphyxie lente que Miguel de Luna exerce à la cour du roi comme traducteur de l'arabe. Lettré, raffiné, parfaitement bilingue, il vit une double existence : Morisque dans l'âme, chrétien dans les apparences, espagnol jusqu'aux os dans ses ambitions. Et c'est lui — du moins tout le désigne comme l'architecte principal de l'affaire — qui va concevoir l'une des falsifications les plus audacieuses de l'histoire religieuse européenne.
Le plan est simple dans son principe, vertigineux dans son exécution. En mars 1588, les ouvriers qui démolissent le minaret de la grande mosquée de Grenade pour agrandir la cathédrale découvrent un coffret de plomb dissimulé dans la maçonnerie. À l'intérieur : un parchemin rédigé en latin, en arabe et en castillan, des reliques attribuées à Saint Étienne, un morceau de tissu que la Vierge Marie aurait utilisé pour essuyer ses larmes à la Crucifixion, et une prophétie de saint Jean l'Évangéliste. Le document affirme en outre que saint Cécilius, premier évêque de Grenade au Ier siècle, avait traduit cette prophétie, en castillan, une langue qui n'existait évidemment pas à cette époque, mais l'enthousiasme général n'y vit pas malice.
Ce n'était que le premier acte.
La colline sacrée et les livres de plomb.
Sept ans plus tard, en 1595, des chercheurs de trésor, en fouillant la colline Valparaíso, rebaptisée depuis Sacro Monte, mettent au jour des plaques de plomb gravées, puis, au fil des semaines, vingt-deux livres entiers, composés de disques de métal reliés par des fils de plomb, couverts d'une écriture arabe cryptique et ornés du sceau de Salomon.
Leur contenu prétendu est stupéfiant : les paroles de la Vierge Marie en arabe, des enseignements des premiers apôtres, des doctrines sur l'Immaculée Conception et surtout la preuve que les Arabes étaient présents dans la péninsule ibérique bien avant la conquête musulmane de 711, que leur présence était donc légitime, ancienne, enracinée.
Grenade exulte. Des feux d'artifice éclatent depuis l'Alhambra. Des messes sont célébrées. Le poète Luis de Góngora compose un sonnet en l'honneur des croix votives érigées sur la colline. L'archevêque Pedro de Castro, convaincu de l'authenticité des découvertes, en fait la cause de sa vie. Pendant des décennies, des théologiens, des scribes, des anatomistes, des experts en parchemin seront mobilisés pour attester ce que beaucoup veulent croire. Les Livres de plomb de Grenade deviennent une sensation religieuse comparable, dans leur temps, au Saint Suaire de Turin.
Miguel de Luna est au cœur de tout. C'est lui qu'on appelle en premier pour traduire le parchemin de la tour. C'est lui qui emporte le document chez lui plusieurs jours de suite. C'est lui qui, par une coïncidence un peu trop commode, se trouve être présent chez un notable nasride le jour précis où la première plaque de plomb est apportée pour examen. Elizabeth Drayson, dont l'ouvrage The Lead Books of Granada (Palgrave Macmillan, 2013) constitue à ce jour l'étude la plus complète et la plus rigoureuse sur l'affaire, le décrit avec une précision clinique : il avait les connaissances linguistiques, les réseaux, l'accès aux textes arabes de la bibliothèque royale, la connaissance intime de Grenade. Il avait surtout une motivation que l'on ne peut réduire à la simple ambition ou à la duplicité.
Falsifier pour exister.
Ce qui rend Miguel de Luna fascinant, c'est que sa falsification n'était pas un crime ordinaire. C'était une stratégie de survie collective, élaborée avec une intelligence et une audace proprement stupéfiantes. L'enjeu des Livres de plomb n'était pas de tromper pour tromper : c'était de fabriquer une mémoire alternative, un passé recomposé qui rendrait les Morisques inexpulsables. Si les Arabes étaient présents en Espagne avant l'islam, s'ils avaient côtoyé les premiers chrétiens, s'ils avaient eux-mêmes été évangélisés depuis les origines, alors leur expulsion devenait théologiquement et historiquement absurde. Les Livres de plomb étaient moins un canular qu'une contre-archive - la tentative désespérée de réécrire le passé pour sauver le présent.
Luna ne travaillait pas seul. Drayson reconstitue avec minutie le réseau de complicités qui entoure l'affaire : son collègue traducteur Alonso del Castillo, des membres de la noblesse nasride convertie, peut-être des faussaires actifs dans d'autres villes d'Espagne, avec qui il entretenait une correspondance dont certaines lettres ont survécu. Ce que ces lettres révèlent est poignant : un homme sur le fil du rasoir, oscillant entre la déférence obséquieuse envers ses supérieurs et une angoisse à peine contenue pour sa femme, ses enfants, ses biens. Un homme qui savait exactement ce qu'il risquait.
Le Vatican finit par condamner les Livres de plomb en 1682 — soixante-dix ans après l'expulsion définitive des Morisques, bien trop tard pour ceux qu'ils étaient censés protéger. Les disques furent envoyés à Rome, où ils restèrent dans les archives secrètes jusqu'à ce jour de juin 2000 où Ratzinger les rendit à Grenade avec la solennité que l'on sait.
Cervantès était là.
Il y a dans cette histoire une présence qui mérite d'être signalée : celle de Miguel de Cervantès lui-même. Au moment des découvertes du Sacro Monte, le futur auteur de Don Quichotte parcourait l'Andalousie comme collecteur d'impôts. C'est le professeur Michel Moner, hispanisant et spécialiste de Cervantès à l'Université de Toulouse, qui m'a mis sur cette piste : Cervantès a nécessairement eu écho de cette affaire extraordinaire qui prétendait fonder l'unité islamo-chrétienne.
Don Quichotte paraît en 1605, soit dix ans à peine après les premières découvertes du Sacro Monte. Et le roman s'ouvre précisément sur un dispositif de faux manuscrit arabe : Cervantès prétend avoir trouvé dans un marché de Tolède un texte rédigé par un certain Cid Hamet Benengeli : un historien fictif, traducteur morisque interposé, commentateur pertinent, archive douteuse. C'est ce manuscrit supposé qui contiendrait la "vraie" histoire de Don Quichotte. Le parallèle avec les Livres de plomb est troublant jusqu'au vertige : dans les deux cas un texte arabe surgit providentiellement, dans les deux cas il est traduit par un intermédiaire morisque. Enfin comme pour les livres de plomb, il prétend révéler une vérité que les récits officiels auraient occultée.
Cervantès tournait-il en dérision l'affaire grenadine ? En prolongeait-il l'esprit de façon cryptée, à la manière d'un hommage oblique à ces hommes qui avaient osé falsifier le ciel pour rester sur leur terre ? La question reste ouverte. Ce qu'on peut dire avec certitude, c'est que Don Quichotte est saturé de la question morisque - l'épisode de Ricote, les galériens, l'obsession du lignage et de la limpieza de sangre - et que Cervantès écrit la deuxième partie du roman entre 1609 et 1615, exactement pendant les années de l'expulsion définitive. Il documente, à sa manière oblique et ironique, ce que l'archive officielle était en train d'effacer.
Ce que Miguel de Luna dit de notre rapport au passé.
L'affaire des Livres de plomb de Grenade touche à quelque chose de fondamental : la manière dont les sociétés fabriquent leur passé selon leurs besoins présents, et dont les groupes dominés tentent de retourner contre leurs oppresseurs les outils mêmes de la légitimation historique.
C'est précisément ce fil que je cherche à suivre dans mes recherches sur Al Andalus. Miguel de Luna est, à sa manière, le précurseur de toutes les configurations mémorielles qui ont pris Al-Andalus pour matière depuis cinq siècles : la Reconquista chrétienne, le romantisme orientaliste, le protectorat colonial, la Convivencia internationalisée par l'UNESCO, la Nakba andalouse revendiquée dans le monde arabo-musulman. Chacune de ces configurations fabrique un passé utilisable, sélectionne ce qu'elle révèle et invisibilise ce qui la dérange.
Les disques sont aujourd'hui conservés sous haute sécurité dans l'abbaye du Sacro Monte. Un petit nombre d'entre eux est visible par les visiteurs. Miguel de Luna, lui, est mort à Grenade en 1619, dans sa ville, sans avoir été expulsé — ce qui était peut-être, après tout, tout ce qu'il avait voulu.
