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Sur les routes d’Al-Andalus : de Tombouctou à Toulouse

Je me trouvais en 1994 en Mauritanie, en séjour dans le village soufi de Maata Moulana, dans la région du Trarza. Le cheikh de cette zaouïa, El Haj Abdallah El Mishri, me fit découvrir sa bibliothèque : des centaines de volumes précieusement conservés dans la chaleur sèche du désert. En me présentant certains de ces manuscrits, il faisait naturellement référence à Al-Andalus, à Grenade et à Cordoue, soulignait avec ferveur les liens et les filiations historiques, intellectuelles et spirituelles qui les traversaient. J'en fus profondément étonné. Je n'imaginais pas alors que ces liens aient été aussi prégnants, ni qu'ils aient pu rester aussi vivaces.

Ce fut le point de départ de mon histoire avec Al-Andalus.

Je ne savais pas encore que cet échange, dans cette bibliothèque perdue dans les sables du Trarza, allait changer le cours de ma vie. Je compris peu à peu que mes propres origines - berbères du Maroc par mon père, andalouses espagnoles par ma mère - semblaient déjà tracer, presque à mon insu, le chemin qui s'ouvrait devant moi.

À la suite de cet échange, je commençai à m'intéresser au patrimoine andalou de Mauritanie. Je découvris que ce pays fut le berceau des Almoravides, fondateurs de Marrakech, ceux-là mêmes qui allaient élargir cette histoire à l'échelle d'un empire et combattre la Reconquista aux frontières de Séville. Quelle extraordinaire aventure - un empire né dans le désert mauritanien qui allait peser sur le destin d'Al-Andalus, la défendre, la prolonger, avant de se consumer dans les contradictions de sa propre rigueur.

Au bout de quelques mois de recherches, je fis la connaissance de Mohamedeen Mohamed Salem, expert en calligraphie traditionnelle et auteur d'une thèse dans laquelle il mettait au jour la filiation entre la calligraphie en usage dans la cité médiévale de Chinguetti et celle de Cordoue. Chinguetti portait dans ses traits d'encre la mémoire graphique d'une ville andalouse disparue depuis cinq siècles. De notre rencontre, et de celle d'un architecte, naquit un projet qui ne put malheureusement aboutir : la création d'un centre de réhabilitation de l'art calligraphique et des manuscrits de Mauritanie.

Dès lors, je n'eus de cesse d'explorer plus avant les trésors de ces Andalousies. Les routes caravanières m'amenèrent jusqu'à Djenné et à la prestigieuse Tombouctou, au Mali, avec ses fameuses bibliothèques. Je découvris notamment la collection de la famille Kuti, riche en manuscrits issus d'Al-Andalus, et rencontrai celui qui en fut le sauveur et l'héritier : l'historien et poète Ismaël Diadié Haïdara. Ces voyages me donnèrent aussi l'occasion de m'entretenir avec le professeur Joseph Ki-Zerbo, le grand historien de l'Afrique, ainsi qu'avec plusieurs historiens maliens et burkinabè.

Mes retours réguliers à Toulouse me permirent d'établir, parallèlement, d'autres jonctions au nord de la Méditerranée — comme celle, traversée autrefois par les troubadours, entre Toulouse l'occitane et la Saragosse arabo-berbère. Ma rencontre avec le poète Alem Surre-Garcia donna lieu à la création de l'Institut Occitanie Al-Andalus, qui nous permit d'élargir ces liens vers les Orients d'Occitanie, le Khorassan, le Levant, les mondes ottomans et les routes de la soie. Au début des années 2000, je coorganisais des voyages de Toulouse à Grenade, avec l'Université Catholique de Toulouse et plusieurs associations intéressées par l'héritage interculturel et spirituel andalou. En 2015, installé au Maroc, je créai à Marrakech l'Institut des Andalousies du Maroc et établis de nombreux partenariats autour d'Aghmat et de la figure singulière du roi poète Al-Muʿtamid Ibn Abbad.

Je poursuis aujourd'hui encore cette aventure.

Al-Andalus, une histoire qui ne tient pas en place

Au fil de ces années, une idée s'est imposée à moi avec une force croissante : Al-Andalus n'a pas de bords nets. Elle déborde les cartes. Il y a quelque chose de déconcertant dans le moment où l'on réalise qu'une histoire que l'on croyait ibérique se retrouve conservée, copiée, commentée à Palerme, à Tlemcen, à Chinguetti, à Tombouctou. Les bords d'Al-Andalus, si tant est qu'elle en ait eu, se situent bien au-delà de ce que suggèrent les atlas.

En la posant comme un foyer accompli, une civilisation arrivée à maturité dans les murs de la péninsule étendus au Maroc, on efface ce qui en fit la singularité profonde : le mouvement. Les circulations incessantes, obliques, parfois contradictoires, qui traversaient cet espace en faisaient autant un territoire mouvant qu'un carrefour : un point de jonction entre des mondes qui, sans lui, ne se seraient sans doute jamais rencontrés.

Ce carrefour n'était pas une métaphore. Des marchands berbères remontaient depuis les comptoirs sahéliens avec de l'or, du sel, des manuscrits et des esclaves. Ce fait dérange la belle image de la Convivencia, c'est sans doute pourquoi on l'écarte si souvent. Pourtant il était structurant : l'économie d'Al-Andalus reposait en partie sur ce commerce, les souverains omeyyades entretenaient des gardes slaves — les saqaliba - capturés en Europe centrale, des marchands juifs et musulmans participaient ensemble à des réseaux de traite qui couraient du centre de la France, à Verdun jusqu'à Venise, de la mer Noire aux rives du Niger. La circulation des corps, comme celle des idées, traversait Al-Andalus de part en part.

L'or subsaharien arrivait par le désert en quantités qui faisaient trembler les économies méditerranéennes. C'est cet or qui finançait les bibliothèques, les palais, les arts et les traductions. C'est lui aussi qui alimentait les rivalités entre dynasties, les guerres intestines, les fractures et les soulèvements qui précipitèrent l'effondrement du califat de Cordoue. La splendeur et la fracture venaient de la même source. Car Al-Andalus fut aussi un espace de crises profondes : le califat se démembre en royaumes rivaux qui se combattent et se trahissent, avant l'arrivée des Almohades, réformateurs venus de l'Atlas marocain avec une vision de l'islam autrement plus austère, qui brûlent des livres, expulsent des philosophes, forcent des conversions. Maïmonide fuit Cordoue sous leur pression. Averroès est condamné. Ce moment-là appartient lui aussi pleinement à l'histoire d'Al-Andalus.

Je considère cet espace comme un carrefour mouvant où se sont rencontrés et hybridés une pluralité de mondes, dont les tensions et les paradoxes forgèrent l'originalité de ce moment civilisationnel. Le parti de ce site est d'en élargir la connaissance au-delà de la péninsule ibérique, de suivre Al-Andalus dans ses circulations extraordinaires : de Toulouse à Tombouctou, en passant par Saragosse, Tolède, Almería, mais aussi par Tétouan, Rabat, Fès, Marrakech-Aghmat, Tinmel, Sijilmassa, et les grandes cités caravanières de Chinguetti, Oualata, Djenné. Les horizons s'étendent encore vers Lisbonne et Palerme, vers Damas, Bagdad, Constantinople, vers les routes de la soie.

Penser Al-Andalus par ses circulations, c'est refuser de la figer dans des enclaves identitaires, de la réduire à la propriété exclusive d'une nation, d'une religion, d'une nostalgie. C'est, sans nier ses épicentres en Espagne et au Maroc, l'ouvrir à ses périphéries créatrices, à tous les imaginaires et à tous les possibles. 

Ce site : une enquête en mouvement

Le parti de ce site est celui de la recherche, pas de l'apologétique ni de l'entretien d'un mythe. Ce site est aussi le carnet de bord d'une étude en cours, située à la confluence de l'histoire, de la géographie, de la pensée complexe et de la socio-anthropologie du patrimoine. Il avancera par fragments - notes, hypothèses, archives, portraits de savants oubliés, récits de voyage, bibliographies évolutives - comme une enquête ouverte qui se construit chemin faisant.

Il est enfin un outil de partage et de dialogue, avec des chercheurs, des acteurs culturels, des responsables de sites patrimoniaux, et avec toutes celles et ceux pour qui l'histoire sert à mieux comprendre les formes du présent et les prémisses d'avenirs possibles. Cette aventure se prolongera par des publications en préparation, des conférences et des cours - et par ces pages, que je souhaite enrichir de toute la mémoire accumulée au fil des années.

Hassan ASLAFY, février 2026

Axes thématiques

Quatre champs buissonniers pour capter quelques éclats d'Al andalus

Art des jardins arabo-andalous

Al Andalus et le Maroc

Al Andalus - Routes caravanières
Sahel et Tombouctou

Toulouse - Al Andalus
Les Orients d'Occitanie